Interview de Bas van Fraassen

Bas van Fraassen est un philosophe des sciences futé. Après avoir obtenu son doctorat à l’Université de Pittsburgh en 1966 sous la direction d’Adolf Grünbaum, il a enseigné à l’Université Yale, à l’Université de Toronto, à l’Université de Californie du Sud, pour enfin devenir McCosh Professor of Philosophy à Princeton, où il détient le titre de Distinguished Professor of Philosophy.

Son premier ouvrage d’importance, An Introduction to the Philosophy of Time and Space, est une tentative de développer une théorie formelle du temps et de l’espace fondée sur la notion de causalité. Le livre a eu un héritage conséquent, suscitant le débat parmi les experts en la matière, comme John Earman et David Malament. Ce n’est toutefois qu’avec la parution de The Scientific Image, aujourd’hui devenu un classique, qu’il est véritablement devenu un philosophe V.I.P. : il y défend une combinaison d’empirisme et d’anti-réalisme à l’égard des entités non observables, basée sur une redéfinition de ce qu’est l’entreprise scientifique. Son dernier ouvrage, Scientific Representation : Paradoxes of Perspectives, combine son empirisme scientifique avec la position d’après laquelle les théories scientifiques sont en réalité des modèles ou structures, plutôt que des ensembles de phrases.

Dans l’interview que nous vous présentons ici, nous discutons de ses influences philosophiques et de la naissance de The Scientific Image au cours d’un voyage en Afrique du Nord, nous parlons du fait de sauver les phénomènes, de suspendre son jugement à propos de l’existence des entités non observables, du fait de vivre dans un monde plein de mystères et de laisser sans réponse des questions auxquelles il n’existe pas de réponse, de la rationalité et de l’irrationnel, de l’hypothèse selon laquelle nous serions en train de vivre dans une simulation, de l’entre-jeu historique entre la théorie et l’expérimentation, de la signification des détecteurs de particules pour un empiriste, de l’unité de la science et du physicalisme, de la condamnation de Galilée par l’Église, et de la distinction entre l’apparence et la réalité…

 

iphilo : Comment êtes-vous devenu philosophe ?

Bas van Fraassen : À travers les livres. Quand j’avais dix-sept ans, je travaillais à temps partiel à la bibliothèque municipale d’Edmonton, au Canada, et je suis tombé sur le Phédon de Platon. C’était tellement différent de tout ce que j’avais pu lire jusque-là que ça a été comme une révélation.

Jusqu’à cette année, l’idée d’aller à l’université ne m’avait même pas effleuré (un choix pas du tout évident pour un fils d’immigré), mais mes professeurs commencèrent à me le suggérer. Alors je leur ai dit que je voulais étudier la philo. Personne ne semblait penser qu’il s’agissait d’une décision rationnelle, et peut-être qu’au vu des circonstances, ça ne l’était pas, mais d’une certaine façon ça s’est fait. Un facteur décisif a été le soutien de mon premier professeur de philosophie, Karel Lambert, un logicien. Il m’a donné des cours particuliers sur la logique et les probabilités, avec des ouvrages qui venaient d’être publiés. On était loin du Phédon ! Mais d’une certaine manière, pas si loin, parce que Lambert aimait argumenter avec moi de la même façon que Socrate argumentait avec ses disciples.

Pendant ma deuxième année, je travaillais à la bibliothèque de l’Université, et là j’ai lu The Philosophy of Space and Time (Philosophie der Raum-Zeit-Lehre, ed. or. 1928, NdT) de Hans Reichenbach. C’est ce qui m’a conduit à la philosophie des sciences, ça a été ma seconde expérience avec un livre qui m’a transformé.

 

IP : Dans The Scientific Image, vous soutenez que nous pouvons inférer l’existence d’une souris à partir du bruit que font ses petits pas sur le sol, mais que nous ne pouvons pas inférer l’existence de muons ou d’autres particules invisibles à partir de traces dans une « cloud chamber » (un type de détecteur de particules servant à visualiser les radiations, NdT). Il semble que ces deux inférences soient pourtant formellement identiques. Pourquoi accepter l’une et rejeter l’autre ?

BvF : Je pense que les deux cas peuvent être traités de façon analogue, mais nous devons être prudents avec les conclusions que nous en tirons. Comme je l’ai suggéré dans ce passage, la thèse d’après laquelle nous faisons une inférence à la vérité de la meilleure explication a une rivale : celle d’après laquelle nous faisons une inférence à son adéquation empirique. Lorsque cela arrive, l’hypothèse qu’il y a une souris dans le mur est empiriquement adéquate si et seulement si elle est vraie. À ce point, les deux thèses rivales ont les mêmes implications. Ce n’est pas le cas de l’hypothèse d’après laquelle ce que nous voyons dans la cloud chamber est la trace d’une particule inobservable – ce qui pourrait être empiriquement adéquat sans être vrai.

J’aimerais ajouter que je n’ai vraiment pas voulu suggérer cette thèse rivale parce que je voulais qu’elle fasse partie de mon épistémologie ! (comprendre ici « épistémologie » dans son sens anglo-saxon, à savoir l’ensemble des propositions qu’un individu tient pour vraies – cf. iphilo 6, NdT.) Je l’ai avancée pour mettre le réaliste scientifique dans l’embarras avec cette question : laquelle de ces thèses est la meilleure explication de notre comportement « inductif » ordinaire ? En fait, dans la situation ordinaire des crottes de souris, etc. Je sais déjà que celles-ci indiquent la présence d’une souris avec une probabilité élevée, donc pas besoin de raisonnement inductif de toute façon.

 

IP : Comment vous est venue cette façon de voir la science ?

BvF : The Philosophy of Space and Time de Reichenbach m’a fait découvrir un nouveau monde, le monde créé par les philosophes des sciences du XXe siècle qui jouèrent un rôle important dans les révolutions qui avaient lieu en physique. Mais Reichenbach venait de mourir. Je découvris qu’un autre philosophe continuait son œuvre, Adolf Grünbaum, alors je décidai d’aller étudier sous sa tutelle à Pittsburgh. Reichenbach était un empiriste logique de premier ordre, et sa théorie de l’espace et du temps était empiriste, un « relationalisme » plutôt qu’un « absolutisme » ; Grünbaum continua sur cette voie. Mon premier projet d’envergure en philosophie des sciences a été de continuer le développement de cette conception de l’espace, du temps, et de l’espace-temps. J’ai été à nouveau incroyablement chanceux, parce que Grünbaum n’a pas ri de mes ambitions naïves; il a été extrêmement encourageant.

J’avais un autre professeur à Pittsburgh, Wilfrid Sellars, qui comptait parmi les philosophes qui avaient développé le nouveau réalisme scientifique, en opposition au positivisme logique et à l’empirisme logique. Ses séminaires étaient les plus courus, ses cours fabuleux, sa façon d’appréhender l’histoire stupéfiante, ses écrits profonds. J’ai beaucoup appris de lui, mais contrairement à certains de mes camarades je ne suis pas devenu un de ses disciples. Au contraire, j’ai ressenti une forte tension entre son réalisme scientifique et l’empirisme qui m’avait si fortement attiré chez Reichenbach. Mais je n’étais pas en mesure d’exprimer une conception contraire cohérente à cette époque.

Le moment décisif pour moi est arrivé environ dix ans plus tard. Entre-temps, j’avais élaboré une théorie relationaliste, empiriste sur le temps, l’espace et l’espace-temps. D’après celle-ci, il y a d’un côté des relations physiques dans le monde qui fondent nos jugements spatiaux et temporels, et de l’autre, des structures mathématiques qui jouent le rôle de l’espace, du temps ou de l’espace-temps en physique. La condition cruciale est que les premières, qui peuvent très bien être approximatives  aux yeux des mathématiciens, peuvent être subsumées sous les secondes. Aucun besoin qu’il y ait quoi que ce soit dans la réalité qui soit précisément « reflété » par les structures mathématiques, tant que celles-ci correspondent de façon satisfaisante à ce qui est.

Finalement, j’ai réalisé que ceci pourrait être généralisé à la relation entre les phénomènes et leurs modèles scientifiques en général. J’étais très excité quand ceci est devenu clair, et j’ai envoyé une longue lettre au Professeur Grünbaum pour mettre ceci en évidence, depuis un camping en Algérie. C’était au cours de ma seconde année complète de congé académique. Je voyageais avec une voiture et une tente en décrivant une grande boucle, depuis l’Angleterre en passant par l’Afrique du Nord, la Turquie et l’Europe de l’Est. J’ai écrit les premières versions des chapitres principaux de The Scientific Image dans des campings sur la route.

 

IP : Pourquoi est-ce important de sauver les phénomènes, c’est-à-dire de formuler des théories qui puissent correctement prédire les résultats observables des expériences? Est-ce seulement à des fins technologiques ?

BvF : Les critères empiriques de succès en sciences représentent exactement ce qui doit être satisfait pour l’application, la prédiction et la manipulation de leurs objets de recherche. Même dans l’Antiquité, la technologie dans son acception large était d’une grande valeur : songez aux réussites empiriques, malgré ses erreurs théoriques, de l’astronomie antique.

Mais il y a aussi un intérêt intellectuel dans l’acquisition de connaissances empiriques : pas seulement l’intérêt de trouver son chemin dans le monde qui nous entoure, mais savoir nous y déplacer. D’après Wilfrid Sellars, être dans cette posture requiert de nous que nous puissions répondre à toutes les questions pertinentes commençant par pourquoi, de façon ex cathedra si l’on veut. Je ne suis pas d’accord – la connaissance empirique, et ce que signifie de pouvoir se repérer dans le monde, peuvent très bien s’accommoder d’un monde plein de mystères, une fois que l’on a compris ce que signifie la modélisation.

 

IP : Le « Fig-Leaf Realism » est la conception selon laquelle les inobservables existent, mais qu’il s’agit de l’unique chose que nous puissions savoir à leur propos. Est-ce que votre empirisme constructif est une variété d« Fig-Leaf Realism », ou est-ce une théorie encore plus faible, au sens où elle ne nous permet pas d’avoir aucun engagement ontologique (parti-pris concernant la nature et le nombre des entités qui existent, NdT) vis-à-vis des inobservables ?

BvF : La dernière option, c’est certain. Puisque la réalité de l’inobservable n’est pas pertinente d’après le critère de succès du mode opératoire de la pratique scientifique, autant être agnostique à son sujet.

Ce qui semble être crucial pour moi en philosophie, et peut-être dans beaucoup d’autres choses de la vie, est la volonté de laisser les questions auxquelles on ne peut répondre, sans réponse.

 

IP : Dans votre essai rétrospectif, « Constructive Empiricism Now », vous dites que le réalisme scientifique est une attitude rationnelle. Mais vous défendez la rationalité du fait de suspendre nos jugements à propos des inobservables. Qu’est-ce donc qu’être rationnel, selon vous ? Pensez-vous que cela puisse être décrit par des théories standard comme l’approche bayesienne (approche qui tente de modéliser la connaissance à partir de la théorie des probabilités, NdT) ?

BvF : La logique et la théorie des probabilités, les outils conceptuels développés par l’épistémologie bayesienne (et plus généralement, probabiliste) ne s’appliquent qu’aux frontières d’une rationalité indépendante du contexte. Bien qu’il me semble que les modèles développés par l’épistémologie formelle soient toujours très simplistes, ils peuvent être développés plus avant, à la fois pour se rapprocher de ce que la notion de « donnée probante » signifie dans les sciences et de différents sujets comme le volontarisme, en épistémologie traditionnelle. Mais jusqu’ici ils ne sont appropriés qu’en fonction de critères indépendants du contexte, et par conséquent ne se rattachent en rien au mondes troubles de la vie courante et de la pratique scientifique.

Si vous et moi étions en train d’examiner une situation réelle dans laquelle nous désirions savoir ce qui est ou ce qui n’est pas rationnel, ce ne serait pas un critère indépendant du contexte que nous rechercherions. Nous serions en train de travailler dans un contexte de valeurs partagées au préalable, d’intentions, d’engagements, de standards et de buts, et tout ceci mettrait la barre bien plus haut que la consistance logique. Est-il rationnel pour une jeune personne aujourd’hui d’aiguiller sa carrière en fonction de la possibilité que la théorie des cordes, plutôt que celle de la gravitation quantique, sera dominante dans la physique de demain ? Ou se marier, ou ne pas se marier, ou devenir prêtre ?

 

IP : Existe-t-il des cas de figure, dans votre conception de la rationalité, dans lesquels suspendre son jugement serait irrationnel ?

BvF : Même dans les cas où seuls des critères contextuellement indépendants s’appliqueraient, la réponse est OUI, puisque d’autres opinions déjà en place pourraient rendre la suspension de jugement impossible. Si vous voulez suspendre votre jugement, mais trouvez cela impossible à cause d’opinions préalables qui sont solidement établies en vous, vous pouvez tenter de les déconstruire pièce par pièce, mais cela prendrait une vie.

Imaginez par exemple que quelqu’un suggère que vous vous trompez complètement sur l’histoire contemporaine, qu’en fait c’est l’Allemagne nazie qui a gagné la Seconde Guerre Mondiale, et qui aujourd’hui contrôle l’Europe. Vous voulez nier ceci, mais la personne vous demande d’être ouvert d’esprit, et de suspendre votre jugement le temps qu’elle vous apporte les preuves de ce qu’elle raconte. Je pense que si les preuves se mettaient à avoir l’air convaincantes, cela rendrait plus probable l’idée que je sois moi-même patient dans un asile d’aliénés, plutôt que l’idée que ce que cette personne raconte est vrai. Mais l’effort intellectuel de suspension du jugement à propos de la question « Suis-je sain d’esprit ou non ? » impliquerait la même tâche de déconstruction d’une immense partie de mes croyances. Finalement, suspendre son jugement à propos de quelque chose, tout en conservant certaines opinions qui concernent cette même chose, serait logiquement incohérent.

 

IP : Dans ce même essai, « Constructive Empiricism Now », vous dites que chacun de nous doit choisir où tracer la limite, entre ce que l’on doit croire et ce que l’on doit simplement accepter pour des raisons pratiques. Vous semblez traiter le réalisme scientifique et l’empirisme constructif comme nous indiquant deux raisonnables façons de tracer cette limite. Dans les médias grand public, on a beaucoup discuté d’un article de Nick Bostrom, qui soutenait que nous étions très probablement en train de vivre dans une simulation. Est-il rationnel de tracer la limite à la Bostrom et de suspendre son jugement concernant les objets physiques ordinaires ?

BvF : Je voulais plutôt dire qu’il y a différentes façons de tracer la limite entre ce que nous dirons faire partie des conclusions issues de l’observation, tout en gardant une position empiriste vis-à-vis de la science. Si quelqu’un débutait en tant qu’empiriste constructif et ensuite décidait d’élargir la notion de ce qui compte dans l’observation au sein de sa théorie, cela ne ferait pas aussitôt de lui un réaliste scientifique. Cela ne se produirait que s’il changeait d’avis concernant ce qu’est l’objectif de la science, ainsi que son critère primitif de succès. Concernant l’argument de Bostrom et de ses semblables, il me semble naïf tant qu’il ne répond pas à la critique dressée par Hilary Putnam de ce qu’on avait traditionnellement l’habitude d’appeler « l’hypothèse du cerveau dans une cuve » (Cf. ce même numéro pour une exposition détaillée de l’hypothèse du cerveau dans une cuve, NdT).

L’empirisme constructif présuppose un réalisme « du sens commun », avec une référence aux cailloux, aux arbres, aux magnets, aux interféromètres, etc. qui n’est aucunement problématique. Le problème remonte aux vieilles idées à propos des sensations ou du phénoménalisme, qui d’après moi sont déjà dans les poubelles de l’Histoire. Remarquez que même quand on suppose que nous sommes dans une simulation, Bostrom s’arroge la liberté de faire référence aux êtres humains et aux ordinateurs, malgré le fait que s’il était dans une simulation, ses « mots » n’auraient aucune connexion avec quoi que ce soit qui puisse leur attribuer une référence !

 

IP : Si le boson de Higgs n’existe pas, voyez-vous toujours une raison de construire un grand collisionneur de hadrons (l’accélérateur de particules du CERN, NdT), juste pour voir si nous pouvons prédire les configurations statistiques qui apparaissent quand on fait tourner un aimant géant ?

BvF : Faire référence à une expérience comme quelque chose « faisant tourner un aimant géant » est un peu comme faire référence à la Mona Lisa comme étant un morceau de bois peint. Littéralement, les deux pourraient être adéquats, mais les deux font l’impasse sur le sens.

Néanmoins, votre question représente un bon moyen (et un moyen provocateur) de demander à un empiriste ce que pourrait être la signification d’un tel dispositif expérimental pour sa conception de la science. La réponse, en bref, est qu’une expérience a un sens dans le contexte théorique dans lequel elle a été conçue. L’expérimentation est la continuation de la théorie par d’autres moyens. À mesure que la physique se développe, certaines questions restent ouvertes. D’aucunes sont tranchées par calcul théorique : en un sens, celles-ci ne furent jamais ouvertes. D’autres, en revanche, sont authentiquement ouvertes, et les expériences qui sont conçues, à l’aide de la théorie elle-même, ont le dernier mot – pour ceux qui continuent à développer la théorie, pour comment cela devrait se passer. Le résultat décide de la façon dont la théorie doit être poursuivie (ou, comme dans de fameux cas, drastiquement modifiée ou remplacée).

C’est une réponse empiriste, parce que cela donne du sens à l’intrication historique de la théorie de la physique et de l’expérimentation, sans impliquer qu’il s’agisse d’une histoire de révélation progressive d’une réalité inobservable derrière les phénomènes examinés.

On peut relier cela à l’exemple du boson de Higgs. Le discours sur les particules en physique contemporaine ne réfère pas à des petits morceaux de matière qui nous courent autour, bien entendu. Le boson de Higgs est une excitation du champ de Higgs. L’introduction du champ de Higgs était au début controversée, mais il est devenu partie intégrante du soi-disant « Modèle Standard » avant que les expériences ne puissent être conduites. Finalement, ça a pu se faire, et avec des résultats positifs, avec le Grand collisionneur de hadrons. Dans cette configuration, il y a un modèle du détecteur dans lequel un certain paramètre de « force de signal globale » peut avoir une valeur de 0 ou de 1, la théorie impliquant que 1 correspond à une excitation du champ de Higgs.

Cet exemple illustre très bien la procédure de fondement empirique : les données générées par le détecteur déterminent, via des calculs issus de la théorie elle-même, la valeur d’une quantité théorique.

Initialement, la question était : doit-on accepter le champ de Higgs comme un développement du Modèle Standard ? Des raisons théoriques de le faire se sont accumulées, et son introduction dans le M.S. a résolu des problèmes pour le théoricien, mais tout ceci ne suffit pas. Tant que la question est toujours ouverte, il y a un trou dans la théorie qui a besoin d’être colmaté d’une façon ou d’une autre. L’expérience devait nous dire comment le colmater, que ce soit de la façon dont les défenseurs du champ de Higgs pensent que cela doive se faire, ou différemment.

Le rôle joué par la théorie elle-même dans la conception de l’expérience, et dans l’importance attachée à ses résultats possibles, est crucial ici : l’expérience a un sens dans ce contexte théorique, et en conséquence contraint les développement futurs de la théorie.

 

IP : Nos meilleures théories physiques, le Modèle Standard de la physique des particules et de la relativité générale sont capables de sauver tous les phénomènes que nous connaissons. Pourtant, leur inconsistance mutuelle motive les physiciens (réalistes) à chercher une théorie de la gravité quantique. Pensez-vous que la recherche d’une théorie unifiée soit justifiée, ou devrions-nous nous contenter de plusieurs théories inconsistantes ?

BvF : Nancy Cartwright a défendu de façon convaincante l’idée que les sciences n’on besoin d’être unifiées ni dans leurs principes, ni dans la pratique, et je suis convaincu par ses arguments : nous devons apprendre à vivre dans un monde rapiécé.

Mais cette intuition générale ne peut pas être appliquée de façon trop étroite à des domaines spécifiques. Des implications contradictoires des différentes façons de modéliser une substance unique comme l’eau, ou le sable, ou un seul processus comme l’accroissement de la population de grenouilles dans le lac ne peuvent pas être considérées comme allant de soi, sans venir obstruer les applications pour lesquelles elles ont été conçues.

Dans le champ spécifique de la physique théorique, qui s’occupe de théories fondamentales, je dirais que cette caution n’a pas lieu d’être. Les raisons en sont très bien expliquées par Carlo Rovelli dans son livre, Reality is not What it Seems.

Ces deux points considérés ensemble poseraient problème si l’on y ajoutait une conviction d’après laquelle toute la science, ou même toute la science naturelle, est en principe réductible à la physique fondamentale. Mais je ne vois rien qui justifie une telle conviction.

 

IP : On a souvent relevé une similarité entre l’empirisme constructif et la position de l’Église vis-à-vis de Galilée et de son usage du télescope. Le Cardinal Bellarmin et d’autres hommes d’église insistaient sur le fait que le modèle copernicien dût être regardé uniquement comme une fiction mathématique servant à prédire les phénomènes, et refusaient de croire que les images produites par le télescope correspondissent à quoi que ce soit dans la réalité. Quelle est la principale différence entre votre conception des inobservables et celle de l’Église à propos des corps célestes ?

BvF : Et bien, il y a une sacrée différence ! La controverse entre l’astronomie copernicienne et celle de Ptolémée concernait le mouvement des planètes, et personne ne doutait de l’existence des planètes, qui sont observables.

Le problème récurrent de la science de cette époque était que l’astronomie ptolémaïque « sauvait les apparences », mais était incompatible avec la physique aristotélicienne. Le problème n’a pas été significativement changé par l’arrivée du modèle copernicien, qui sauvait également les apparences et était tout aussi incompatible avec la physique d’alors. Quand Tycho Brahe est arrivé avec un troisième système, c’était encore un système qui sauvait les apparences et était incompatible avec la physique. Bellarmin a eu une saine réaction face à ce problème, et maintint que l’astronomie ne devait avoir nulle d’autre prétention que celle de sauver les apparences, puisqu’il n’y avait aucune preuve permettant de trancher entre les modèles rivaux.

Ce que Bellarmin n’a pas apprécié fut que pour Galilée, les termes de cette discussion étaient trop étroits. Pour Galilée, tout faisait partie d’un plus grand problème. Car il était à l’origine d’une révolution en physique, et construisait une nouvelle cinématique, à l’aide de ce que nous appelons aujourd’hui la relativité galiléenne, et une nouvelle dynamique. Le mouvement de la terre ne faisait aucun sens dans l’ancienne physique mais en ferait dans la nouvelle, il en était convaincu.

Dans tous les cas, la controverse au sujet de Copernic n’avait rien à voir avec les inobservables. L’autre histoire à laquelle vous faites allusion, celle du télescope de Galilée, est déjà plus en rapport avec la question de l’observabilité. La preuve que Galilée a fourni avec son télescope favorisait en effet le système copernicien (ce que Bellarmin ne savait pas). Galilée a confronté les connaissances de son temps avec de nouvelles apparences : celles des images, produites par un télescope, d’ombres sur la lune et d’autres lunes que la nôtre. Encore une fois se posait la question de savoir comment sauver les apparences. Était-ce possible, par exemple, que les épicycles fussent ajoutés à n’importe quel système d’astronomie en tant qu’orbites de lunes d’autres planètes ? Mais il y avait une question préalable : ces apparences produites par le télescope étaient-elles des artefacts provenant de la mesure, ou des données véritables que l’on se devait d’expliquer ? Des questions de ce type surgissent pour nous dans les sciences aujourd’hui, et c’est uniquement avec le recul que nous pouvons écarter le rôle qu’elles ont joué au cours de cet épisode historique.

J’espère que je n’ai pas simplement contourné votre question. Les docteurs instruits de l’Église n’avaient pas la conception selon laquelle le critère du succès en physique est l’adéquation empirique. Au contraire, ils auraient ouvertement été en désaccord avec moi ! C’est parce qu’ils pensaient que le rôle de la physique était de nous donner un véritable aperçu de ce qu’il se passait derrière les phénomènes qu’ils avaient un si grand problème avec l’astronomie.

La position d’après laquelle l’astronomie ne devait s’en tenir qu’au critère permettant de sauver les apparences n’a été adoptée que parce qu’ils ne savaient pas comment faire mieux, et ne voyaient pas comment ou même s’il était possible que la physique pût être modifiée. Sur ce point, je crois qu’ils étaient des représentants typiques des vieilles générations de physiciens qui résistent aux développements théoriques. Ce qui fut surprenant, et déconcertant pour beaucoup de catholiques, c’est qu’en 1616 la hiérarchie de l’Église prit soudainement parti pour une position qui était en désaccord avec sa propre tradition intellectuelle, et interdit d’enseigner que la terre tournait. On a suggéré qu’il s’agissait d’une réaction contre les protestants, qui insistaient sur le fait qu’un tel enseignement contredit la Bible (voir l’explication de Thomas Kuhn au chapitre 6 de son livre The Copernician Revolution).

 

IP : Pour les lecteurs d’iPhilo qui aimeraient en savoir davantage sur les sujets philosophiques que nous avons discutés ici, y a-t-il trois livres susceptibles de les aider que vous leur recommanderiez ?

BvF : Bien sûr ! Je recommanderais – sans dire que j’adhère aux thèses qu’ils contiennent, mais parce que chacun d’eux est éclairant à sa manière :

  • La théorie physique. Son objet et sa structure par Pierre Duhem (1906, réimp. Vrin, 2007)
  • Philosophy of Mathematics and Natural Science par Hermann Weyl (1926/1949)
  • The Many Faces of Realism par Hilary Putnam (1987)

 

IP : Et pour finir : quel est votre inobservable préféré ?

 BvF : La lumière. À chaque étape révolutionnaire de l’histoire de la physique, la lumière a fait partie de l’avant-garde. Nous voyons les choses lorsqu’elles reflètent la lumière ; la lumière ne se reflète pas elle-même, donc nous ne la voyons pas. Nous ne pouvons pas non plus l’entendre, la toucher ou la sentir. Quand nous voyons le faisceau d’un projecteur dans le ciel au-dessus d’Hollywood, ce que nous voyons sont les particules de poussière présentes dans l’air, qui elles reflètent la lumière.

 Mais qui dirait que la lumière n’est pas réelle ?

 La question, si elle est précisément posée, est seulement celle de comment peut être comprise notre façon de parler de la lumière, dans nos descriptions des phénomènes optiques. Pour les anciens atomistes et Newton, un rayon de lumière était un flot de particules. Pour Aristote et les chercheurs du XIXe siècle, la lumière était une condition changeante de l’éther. Au XXe siècle, ces deux types de modèles des phénomènes optiques rencontrèrent de telles difficultés qu’à nouveau, la lumière joua un rôle unique dans le développement de la physique. Pour dire quelque chose de plus spécifique, je voudrais encore une fois souligner l’importance de la notion de modèle : les phénomènes optiques, qui furent toujours fascinants au cours de l’histoire des sciences, sont représentés par les théories successives d’une façon qui vient toujours plus choquer notre imagination.

 Pour conclure, j’aimerais vous remercier pour cet interview ainsi que pour vos questions provocantes ! J’ai beaucoup aimé y réfléchir, ainsi qu’à la façon d’y répondre, et ça a été une expérience très enrichissante pour moi.

  

Propos recueillis en juillet 2017 par Joshua Babic, Lorenzo Cocco et Michal Hladky

 

Traduction française : David Blunier